Paris, sur le chantier de la chapelle du Palais
Printemps de l'an 1248
Voici bientôt quatre ans que je taille la pierre pour la chapelle que le roi Louis fait bâtir dans l'enceinte de son palais, au cœur de l'île de la Cité. Elle doit abriter la couronne d'épines du Christ, que le roi a achetée à Baudouin, l'empereur de Constantinople. On parle d'une somme énorme : cent trente-cinq mille livres tournois.
La chapelle a deux étages. En bas, la chapelle basse servira aux gens du palais ; en haut, la chapelle haute est réservée au roi et à ses proches, et c'est là que seront gardées les reliques. Les murs de la chapelle haute ne sont presque que des verrières : jamais je n'ai vu autant de vitraux dans une église si petite.
Le travail est rude, mais le maître d'œuvre sait ce qu'il veut. Ce midi, nous avons partagé une soupe aux fèves et aux tomates, assis sur les blocs du chantier. Le vent de la Seine glaçait les mains.
Maître Guillaume, le plus vieux d'entre nous, ne voit plus bien de près. Il chausse ses lunettes pour tracer les gabarits, et il jure que sa main est aussi sûre qu'à vingt ans.
Dimanche, je suis allé entendre la messe à Notre-Dame, dont on achève les tours. Un marchand vendait sur le parvis des images pieuses imprimées, mais je n'avais pas un denier à dépenser.
Un jeune clerc vient souvent regarder nos verrières, il étudie la théologie au collège de la Sorbonne. Il me nomme les rois et les prophètes de l'Ancien Testament que l'on voit dans les vitraux.
Le vingt-sixième jour d'avril, la chapelle a été consacrée. Tout le chantier se pressait dans la cour du palais pour voir passer le cortège. On dit que le roi Philippe le Bel a pleuré devant les reliques.
Le roi a pris la croix il y a plus de trois ans, après une grave maladie, et il doit bientôt partir outre-mer. Plusieurs compagnons parlent de le suivre. Moi, je reste : on dit qu'il y aura assez d'ouvrage à Paris pour toute une vie.